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Bojan Z, musicien français d'origine yougoslave, est en résidence en Basse-Normandie pour 3 ans. Une occasion rêvée pour découvrir ce remarquable pianiste sous toutes ses facettes. Jazz à Caen vous propose de le retrouver régulièremenent sur ces pages au travers de ses diverses activités dans la région, et dans un premier temps, il nous raconte son parcours musical depuis ses débuts en Yougoslavie jusqu'à son arrivée en France...
Nota : les lecteurs de la revue Sonar ont pu profiter en "avant-première" de cet entretien, diffusé en 2 parties dans les numéros 6 et 7.
  
propos recueillis le 15 décembre 1999 par S. Barthod En plus de l'interview, vous trouverez une discographie sélective de Bojan Z.
  
  

Comment s'est passée ta découverte du jazz en Yougoslavie ?
Pour moi, c'est plutôt un apprentissage oral de la musique qui est venu d'une manière parallèle à l'éducation dite « classique ». J'ai commencé les études de piano classique quand j'avais cinq ans, et j'ai eu mon premier disque des Beatles quand j'avais six ans. A partir de ce moment-là, c'est vraiment un parcours parallèle, où d'un côté il y a effectivement la partition, suivre chaque note à la lettre, travailler les gammes, et de l'autre côté se défouler en faisant trois accords. Avec mon frère, on était des vrai fans des Beatles et je ne regrette pas une seule seconde cette période-là Même aujourd'hui, quand je mets n'importe quel disque des Beatles, je trouve ça intouchable, très inventif et très riche. En développant les deux côté : classique, l'apprentissage de la musique dite savante, et la musique dite non savante, en passant par les Sex Pistols ou les Rolling Stones, il était logique que je me retrouve un peu dans ce qu'on appelait la fusion. Surtout la fusion de la fin des années 60, 70, Weather Report, Keith Jarret, Chick Corea, Herbie Hancock : j'y retrouvais tous les éléments des musiques que j'aimais, énormément d'éléments de la musique classique, de la musique noire américaine, de la musique rock.

Mais le terme de Jazz ne m'inspirait pas énormément, parce que j'ai fait une assimilation de ce mot avec l'uniforme, du genre big band de Glenn Miller, et l'image esthétique qui était liée pour moi au mot jazz ne me correspondait pas. C'est un peu la manière dont les médias présentaient ça, par exemple l'image de Louis Armstrong (pas sa musique) était faite pour dégoûter un jeune musicien, le fait de représenter ça comme la musique du passé. Hors c'était complétement faux, en écoutant la musique elle-même on retrouve justement tous les éléments qui sont à la source de ce que j'aimais. Il m'a fallu traverser quelques blocages esthétiques et quelques préjugés, et au bout d'un certain temps, comme j'étais très intéressé par les claviers, les synthés (plus il y avait de boutons, plus ça brillait et mieux c'était !), je me suis rendu compte quand j'ai commencé à jouer un peu avec des groupes locaux, que je ne savais finalement pas vraiment jouer du piano. Pour moi, c'est toujours un instrument à part des autres claviers, il faut « aller au charbon », « couper le bois », il faut le travailler, l'entretenir, découvrir la manière d'obtenir le son, c'est un instrument pour la vie, exigeant. Je me rappelle d'un moment à quinze ans où je me suis dit que je n'étais peut-être pas le plus grand du monde, que je ne savais pas tout ce qu'il y avait à savoir et que je ferais bien d'aller dans une direction qui m'a été un peu indiquée par les musiciens de jazz que j'ai rencontré entre-temps. A partir de ce moment-là, j'ai décidé d'abandonner mes disques de fusion pendant un certain temps et me mettre au jazz. Je suis tombé sur des disques du quintette de Miles avec Red Garland, Coltrane… je me rappelle, au premier contact, je détestais le son, les balais, ça n'était pas le son de la batterie pour moi, la trompette avec la sourdine, ça me perçait les oreilles… les réflexions d'un petit con quoi ! (rires). En même temps, on peut l'expliquer par l'habitude d'un autre son, un gros son, la batterie aux baguettes, etc.

Ce qui était bien, c'est que rapidement, je me suis retrouvé dans un groupe structuré, à jouer cette musique. Ça ma donné très vite l'occasion de voir toutes les finesses de la communication musicale qu'il faut connaître afin de ne pas se répéter, être inventif, se débarasser de tous les réflexes que les musiciens peuvent avoir installés au bout de quelques années de pratique instrumentale. Dès que je refaisais la même chose, tous les autres musiciens se retournaient et me regardaient un peu méchamment. Il y a donc un jeu qui est un peu plus fin que dans les autres musiques, il n'y avait pas cette envie de répéter en permanence la même chose et de s'en contenter, comme en classique ou en rock. A partir de ce moment-là, j'ai commencé à voir les nuages noirs s'ouvrir, un nouvel espace s'est ouvert pour moi, où je me suis un peu libéré de cette prison estétique d'adolescent, et je me suis jeté dans cette musique corps et âme, j'ai commencé à l'étudier en l'écoutant et en la jouant avec les copains musiciens de Belgrad. Il me faisaient de « blindfool tests », il fallait retrouver tous les musiciens qui jouaient sur un disque, en quelle années c'était produit, enregistré par qui… Un des copains déjà présents à cette époque était le bassiste qui joue sur mon dernier disque. En fait, des choses tout-à-fait ordinaires pour un musicien de jazz. Pour la plupart des musiciens de jazz que j'ai rencontré par la suite, qu'il s'agisse de Tony Rabeson, Henri Texier ou d'autres, c'est le fond commun, les disques incontournables qu'il faut connaître par coeur, le son d'Elvin Jones par rapport à Philly Jo Jones, la base nécessaire. A Belgrade, j'ai donc trouvé une famille de musiciens de jazz assez rares, mais c'était considéré comme une musique un peu marginale, et ça aussi allait très bien avec mon état d'esprit de l'époque : manteau noir, casquette, on jouait la musique que les jeunes filles ne viennent pas écouter… Donc, incompréhension totale de la part de mes copains à l'école, mes parents qui aimaient le jazz mais pas le style de vie que j'ai emprunté à ce moment-là, tous les soirs dans les clubs à fumer jusqu'à six heures du matin, parce que le jazz était arrêté un peu dans cette image-là à Belgrade : pas de festival, un ou deux clubs seulement, et la clique des musiciens qui passaient d'un club à l'autre. En fait je suis très rapidement entré dans ce monde des musiciens locaux, non pas parce que je jouais monstrueusement bien, mais parce qu'il n'y avait que deux pianistes, et j'étais le « numéro 2 ». Celui qui avait toutes les affaires me passait celles qu'il ne pouvait pas faire. En même temps, pour moi, cette période était très importante pour l'apprentissage de cette musique, parce qu'au lieu d'aller à l'école le matin, je partais vers l'école, je descendais quelques arrêts de bus avant, j'allais chez les copains trompettistes, je les réveillais et on écoutait de la musique toute la journée… Je n'étais pas un très bon élève, ça va de soi, même s'il s'agissait d'une école de musique. Déjà là, par rapport à une école classique, le jazz était complètement rejeté, comme musique qu'on joue dans les bars à putes, etc. Le classique, très vite, j'ai abandonné la pensée de passer des mois et des mois à préparer un morceau écrit par quelqu'un d'autre, même s'il s'agit d'un génie, je préférais de loin écouter des versions de ceux qui ont décidé de consacrer leur vie à pouvoir interpéter cette musique de manière formidable, mais je ne m'y suis personnellement pas retrouvé.

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