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Interview de Louis Sclavis (suite)

< début de l'entretien  

J’ai l’impression qu’il y a dans le jazz français une séparation, presque un mur entre deux écoles.
   
Pourquoi y aurait-il un mur ? Certains ont besoin de s’inscrire dans une tradition très lisible et de prendre le train dans ce wagon-là parce que c’est leur sensibilité, ça les rassure, c’est un façon d’appréhender les choses, ça ne les intéresse pas d’aller ailleurs. C’est tout-à-fait possible d’être créatif comme ça. Entre musiciens qui pratiquent des styles différents, qui justement marchent avec une culture très précise, des références très précises à l’histoire, ou sans, il n’y a pas d’énorme guerre ou de conflit, il y a même des compréhensions et puis des musiciens qui font le va-et-vient, il y a pas mal de ponts. Il y a bien sûr des écoles qui peuvent être progressistes et d’autres réactionnaires. Dans n’importe quel domaine, il y a toujours ces deux tendances, qui sont plus ou moins marquées. Mais c’est aussi le public qui décide, qui montre son intérêt. Aujourd’hui, il montre son intérêt pour tout, et c’est tant mieux. Il y a aussi bien un public pour aller à Marciac que pour aller à Banlieues Bleues, c’est plein, il y a un public passionné. Certains seraient-ils meilleurs parce qu’il sont à Banlieues Bleues qu’à Marciac ou bien l’inverse ? Je ne pense pas. Il s’agit même parfois des mêmes. Ce qui est intéressant, c’est de proposer au public, dans les meilleures conditions possibles, tout ce qui existe. Ensuite, les gens viennent ou pas. Des fois, il y a peu de monde, ce qui ne veut pas dire que ça n’est pas bien ou que c’est inutile. Aujourd’hui, il n’y a pas de courant majoritaire, on n’a que des mouvements alternatifs très nombreux, qui se croisent ou pas, et on est plus dans un phénomène de « tissu » que de bandes très séparées. Je vois les choses comme ça parce que c’est ce que je vis dans 70% des cas… Comme avec les musiques techno, contemporaine, le rock, le folk, il y a plein de passages. C’est ce qui m’intéresse, de ne pas me braquer pour savoir s’il y a un clan ou un autre dans telle ou telle esthétique qui joue les gardiens du temple. Il y en a toujours eu, de ces gardiens du temple, que ce soit dans le free ou dans le be bop, il y en a qui estiment qu’ils détiennent une vérité, qui sont les garants de quelque chose. Autant qu’il y en ait, ça n’est pas grave. De toute façon, personne ne forcera le public à aimer une chose ou une autre, surtout dans ces styles ou ce n’est pas la médiatisation qui va influer le choix. Il y a même une morale : trop de médiatisation sur un style ou un musicien devient une arme à double tranchant qui peut donner au public l’impression de n’être plus libre de son choix et marquer un désintérêt.

Qu’est-ce que la nouvelle génération (Laurent Dehors, François Corneloup, Christophe Monniot, Guillaume Orti…) apporte de nouveau ?
   Je ne sais ce qu’ils ont apporté de nouveau, c’est encore trop tôt pour le dire. Maintenant, on peut dire qu’ils existent d’un façon qui est bien. Je ne sais même pas si c’est nécessaire qu’ils apportent quelque chose de nouveau. Ils viennent, eux, avec leur état d’esprit, ce qu’ils sont, c’est-à-dire des gens qui sont déjà de très bons instrumentistes, qui connaissent beaucoup de choses, qui aiment beaucoup de choses, et qui aiment essayer, qui n’ont pas d’a-prioris et qui sont capables ma foi d’aller creuser dans tous les styles, de ramener ça et de proposer des musiques où ils « se cassent la tête » à essayer d’inventer des choses pour s’amuser. C’est ça qui est bien.

Ils sont quasiment tous passés par Bernard Lubat
   
Quelques-uns seulement. Je ne mettrais pas Bernard Lubat comme pivot. C’est un lieu de passage, mais il n’y a pas de maître à penser. Il y a plusieurs personnes qui influencent un génération. On n’est plus comme à l’époques des Miles Davis, Coltrane… jusqu’à Keith Jarret qui a été un des derniers à influencer énormément de gens. Tout circule très vite et tout part de partout, tout le monde fait des disques, informe de ce qu’il fait. Ça n’est ni mieux ni moins bien, mais les choses ont changé.

Quelle est la signification du mot « voyage » pour vous ?
   
C’est quand on s’arrête et non pas quand on se déplace. Le voyage commence à partir du moment où, après s’être déplacé, on s’arrête quelque part. C’est pour ça que je dis qu’on se déplace mais qu’on ne voyage pas forcément. C’est comme pour la spontanéité et l’improvisation, les mots ont un sens. S’il y a deux mots, voyage et déplacement, il y a forcément une raison. Il y a des choses qui rentrent dans l’idée du voyage quoi se déclenchent à certains moments d’immobilité dans ce mouvement. Ou au moment du retour. Pour le trio avec Henri et Aldo par exemple, il y a d’abord beaucoup de déplacements, et c’est précisément un cas ou le voyage se crée par la suite.


Sur Internet

Pour en savoir plus sur Louis Sclavis, biographie, discographie, concerts, allez sur l'incontournable site de Mikiko : Louis Sclavis

 

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