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Vous faites une distinction entre spontanéité et improvisation…
La spontanéité est une chose,
l’improvisation en est une autre. L’improvisation est une façon
de faire de la musique qui demande une part de spontanéité, mais la
spontanéité n’est pas tout, il ne faut pas que ce soit une
« croyance » ou une « religion ». Elle n’a
pas de vertu supérieure, c’est un des éléments, mais il faut
surtout gérer ce qu’elle produit, et c’est ce qui est important
dans l’improvisation : comment on gère, comment on contrôle,
comment on crée des surprises, comment on profite de ces surprises
pour construire à nouveau, comment on élabore un discours, comment
on maîtrise le vocabulaire, etc. Tout ça dans l’instant. Il
s’agit donc de composition instantanée, d’un travail de
compositeur où la rélexion ne précède pas l’exécution ; il
serait dangereux de préméditer les choses, parce qu’on est alors
dans une fausse improvisation et ça s’entend. Il faut donc simultanément
l’idée du langage et le langage. La spontanéité seule n’a pas
de sens, on ne peut pas l’isoler. La spontanéité « en soi »
n’a aucun intérêt, elle sous-entend « pureté »,
« naïveté ». S’agit-il de la spontanéité d’une idée ?
Une idée doit être développée, travaillée, et là, on n’est
plus dans la spontanéité, on est dans l’improvisation. C’est là
la différence entre l’improvisation et la spontanéité,
l’improvisation est le moment de l’écriture, où on développe
une idée qui a pu arriver. Parfois même on commence à improviser sans idée, et l’idée se crée avec la
fonction de jouer.
Ne
manque-t-il pas en France une culture, une identité musicale
particulière ?
On a une culture faite de brics et de brocs.
Dans certains endroits il y a une culture enracinée, mais je ne crois
pas qu’elle soit forcément nécessaire. Je ne revendique pas une
culture particulière, je me méfie des gens qui ont trop de
tradition, d’ancrage. C’est une chose qui ne me paraît pas
essentielle. On a la culture de ce qu’on a vécu, de ce qu’on a
rencontré, ça fait partie intégrante de ce qu’on est, donc on crée
avec ce qu’on est, avec les antennes qu’on a sur l’extérieur.
Je crois que la création est surtout une question d’individu. Il y
a des gens qui ont besoin de racines pour se sentir à l’aise.
D’autres au contraire ont besoin de multiples points d’ancrage
plus ou moins superficiels qui sont leur nourriture. Il n’y a
heureusement pas de règle absolue. On fait un fer de lance de la
culture, de l’identité, alors que la plupart du temps, ça n’est
que le manche. On fait tout dire à ces histoires d’identité et de
culture, mais quand on approfondit, c’est un peu tiré par les
cheveux. Disons que souvent, ça peut être un méthode, comme point
d’appui, comme beaucoup d’autres choses. Pour moi, ça n’est pas
la chose essentielle. De même que l’identité : on parle de
l’identité comme d’une chose qu’il faudrait absolument préserver
ou à conquérir, qui serait une fin en soi… On est dans une
civilisation, un fonctionnement où on peut se payer le luxe de s’en
passer. Ça n’est pas vrai pour tous, ça dépend des situations
dans lesquelles on est, cette quête d’identité. L’identité
artistique se fait d’elle-même, elle se fera « malgré vous »,
il y a des gens qui ont des choses à dire, ça sort au bout d’un
moment, d’autres qui ont moins de choses à dire ou qui le disent
moins bien.
Et
l’identité du jazz européen face à la culture américaine ?
C’est une fausse interprétation. Je n’ai
jamais rencontré depuis que je fais cette musique quelqu’un qui me
dise nettement « moi, je veux me démarquer de l’Amérique ».
On fait les choses parce qu’elles nous correspondent mieux, parce
qu’on est plus à l’aise naturellement, mais rarement d’une façon
aussi manichéenne. On a voulu faire dire dire ça à des gens qui
faisaient une musique un peu différente, mais le problème n’était
pas là. Il est dans le fait d’être plus à l’aise en jouant
telle mélodie plutôt que telle autre, en exploitant, en improvisant
de telle manière ou telle manière, de se sentir mieux, physiquement
même. Après, on peut associer ça à une certaine revendication,
mais c’est rarement le cas. Ça n’est donc pas un rejet.
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