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Louis
Sclavis

 
 
 
Louis Sclavis jouait le 1er avril 2000 à Caen avec Henri Texier et Aldo Romano. Il a par ailleurs animé l'après-midi qui précédait le concert une master-class autour du thème de l'improvisation. Le saxophoniste Jean-Baptiste Perez  l'a rencontré à cette occasion pour Jazz à Caen.

 

propos recueillis le 1er avril 2000 par J.-B. Perez

 
 
Vous faites une distinction entre spontanéité et improvisation… 

   
La spontanéité est une chose, l’improvisation en est une autre. L’improvisation est une façon de faire de la musique qui demande une part de spontanéité, mais la spontanéité n’est pas tout, il ne faut pas que ce soit une « croyance » ou une « religion ». Elle n’a pas de vertu supérieure, c’est un des éléments, mais il faut surtout gérer ce qu’elle produit, et c’est ce qui est important dans l’improvisation : comment on gère, comment on contrôle, comment on crée des surprises, comment on profite de ces surprises pour construire à nouveau, comment on élabore un discours, comment on maîtrise le vocabulaire, etc. Tout ça dans l’instant. Il s’agit donc de composition instantanée, d’un travail de compositeur où la rélexion ne précède pas l’exécution ; il serait dangereux de préméditer les choses, parce qu’on est alors dans une fausse improvisation et ça s’entend. Il faut donc simultanément l’idée du langage et le langage. La spontanéité seule n’a pas de sens, on ne peut pas l’isoler. La spontanéité « en soi » n’a aucun intérêt, elle sous-entend « pureté », « naïveté ». S’agit-il de la spontanéité d’une idée ? Une idée doit être développée, travaillée, et là, on n’est plus dans la spontanéité, on est dans l’improvisation. C’est là la différence entre l’improvisation et la spontanéité, l’improvisation est le moment de l’écriture, où on développe une idée qui a pu arriver. Parfois même on commence  à improviser sans idée, et l’idée se crée avec la fonction de jouer.

Ne manque-t-il pas en France une culture, une identité musicale particulière ?
   
On a une culture faite de brics et de brocs. Dans certains endroits il y a une culture enracinée, mais je ne crois pas qu’elle soit forcément nécessaire. Je ne revendique pas une culture particulière, je me méfie des gens qui ont trop de tradition, d’ancrage. C’est une chose qui ne me paraît pas essentielle. On a la culture de ce qu’on a vécu, de ce qu’on a rencontré, ça fait partie intégrante de ce qu’on est, donc on crée avec ce qu’on est, avec les antennes qu’on a sur l’extérieur. Je crois que la création est surtout une question d’individu. Il y a des gens qui ont besoin de racines pour se sentir à l’aise. D’autres au contraire ont besoin de multiples points d’ancrage plus ou moins superficiels qui sont leur nourriture. Il n’y a heureusement pas de règle absolue. On fait un fer de lance de la culture, de l’identité, alors que la plupart du temps, ça n’est que le manche. On fait tout dire à ces histoires d’identité et de culture, mais quand on approfondit, c’est un peu tiré par les cheveux. Disons que souvent, ça peut être un méthode, comme point d’appui, comme beaucoup d’autres choses. Pour moi, ça n’est pas la chose essentielle. De même que l’identité : on parle de l’identité comme d’une chose qu’il faudrait absolument préserver ou à conquérir, qui serait une fin en soi… On est dans une civilisation, un fonctionnement où on peut se payer le luxe de s’en passer. Ça n’est pas vrai pour tous, ça dépend des situations dans lesquelles on est, cette quête d’identité. L’identité artistique se fait d’elle-même, elle se fera « malgré vous », il y a des gens qui ont des choses à dire, ça sort au bout d’un moment, d’autres qui ont moins de choses à dire ou qui le disent moins bien.

Et l’identité du jazz européen face à la culture américaine ?
   
C’est une fausse interprétation. Je n’ai jamais rencontré depuis que je fais cette musique quelqu’un qui me dise nettement « moi, je veux me démarquer de l’Amérique ». On fait les choses parce qu’elles nous correspondent mieux, parce qu’on est plus à l’aise naturellement, mais rarement d’une façon aussi manichéenne. On a voulu faire dire dire ça à des gens qui faisaient une musique un peu différente, mais le problème n’était pas là. Il est dans le fait d’être plus à l’aise en jouant telle mélodie plutôt que telle autre, en exploitant, en improvisant de telle manière ou telle manière, de se sentir mieux, physiquement même. Après, on peut associer ça à une certaine revendication, mais c’est rarement le cas. Ça n’est donc pas un rejet.

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